18 mars 2015 à 1:30
Théâtre et Amour : beaucoup de point commun
"ce silence ailé qui nous réunit"
C’est avant tout une expérience physique et spirituelle. Est-ce seulement cela ? C’est un chant/un champ infini.
Peut-être que jouer n'est pas faire mais se défaire et aimer ne serait pas s'attacher mais se libérer
Dans un mouvement réciproque.
Je ne sais lequel des deux est premier, sans doute est-ce exactement au même moment mais de manière différente que la prise de conscience et de connaissance s’effectue.
Le corps et l’esprit sont extrêmement plus reliés que nous le croyons. La moindre pensée a une conséquence sur notre corps. La moindre position physique influence nos pensées. Le chaud ou le froid nous font penser différemment. Les éléments, les événements externes et non contrôlables nous influencent, nous modifient parfois très profondément. De même les événements internes agissent en nous et sur l’extérieur. C’est encore mystérieux ? Peut-être pas tant que ça lorsqu’on cherche dans des documents scientifiques notamment, sur le fonctionnement de notre cerveau ou de nos organes, nos cellules…. Mais aussi en lisant comment tel écrivain travaille, ou tel peintre, ou un autre acteur. Et je suis toujours étonné de constater que quelle que soit l'activité, le métier d'une personne (du plus artisanal, au plus administratif en passant par les vocations sacrées) quand elle le fait avec toute son âme, je retrouve les mêmes cheminements, les mêmes questions, la même aspiration qu'avec les plus grands des artistes.… Amour.
Se laisser voir
Aimer
Laisse le regard du spectateur ou de ton partenaire (acteur ou amoureux) plonger en toi
Donne ton regard – totalement - Ouvert.
Cela fait circuler l’énergie, la vie, mais aussi cela active la beauté, la créativité, la positivité.
Cela donne de l’espace, du contour à toute les choses que tu vas regarder, aux mots que tu vas prononcer, aux gestes que tu vas faire, les plus infimes.
Sur le plateau tu es transparent(e), on voit tout de toi.
On voit ton acceptation, on voit tes refus.
Porosité
Accepte le mouvement, tous les mouvements.
Tu peux choisir tes mouvements, tu ne peux pas les refuser quand ils se présentent. Mouvements du dedans plus précieux que mouvement du dehors.
Laisse entrer et sortir.
Ne juges pas, ne présume pas, ne retiens pas, (enfin taches de retenir les pensées qui font diversion, qui t'empêchent d'être là - toi et seulement toi – on ne fuit pas par hasard n’est-ce pas ?)
Accepte ta vulnérabilité quand tu es vulnérable, laisse-la prendre sa place et te rendre ta vérité, ou te ramener à ta vérité.
On dit souvent "elle est juste, c’est juste".
On devrait ajouter, "vrai". c'est 'juste' et c'est 'vrai' on l'oubli, parce qu'au théâtre on est dans le faux-vrai/vrai-faux.
Accepte l’émotion qui arrive, laisse-la prendre toute sa place et repartir pour qu’une autre arrive et reparte. Ne résiste pas.
Circulation, jeu, jubilation, plaisir, légèreté. Juste et vrai - encore.
N’ajoute rien à cela, le regard du spectateur vient à toi, ce n’est pas toi qui va à lui.
Permet que les émotions te traversent, et du coup le traversent.
L'émotion est une onde. Elle est vite entravée ! Empêchée
Tu n’es qu’un vecteur. Magnifique vecteur.
Vie !
Elle affleure, palpite
Laisse ta vie toucher les autres
Toucher et être touché tour à tour
Donner et recevoir
Cela passe, effleure, inspire, insuffle, caresse et parfois saisit ou frappe (comme on est frappé par une idée juste)
Cela passe
Par le regard des spectateurs, des partenaires, du metteur en scène,
Par les mots, les sons, l’espace.
Comme l’été sur la plage tu laisses, tu sens, tu sais savourer le vent ou l’eau sur ta peau.
Le soleil qui te chauffe le dos
Laisse-toi faire, ton corps sait comment bouger
Laisse-toi faire, ta voix sait par où elle doit passer
Si tu t’es préparé, durant des années, ou une heure ce matin avant d’arriver
Ou si tu as partagé l’échauffement avec ton équipe, tu es prête à travailler
A donner et recevoir - Recevoir et donner
Ton esprit est capable de concentration, et d’ouverture pour réagir au moindre signal
Signal de l’extérieur ou de l’intérieur
Ecoute ton corps : il sait
Ecoute celui des autres, ils te renseignent sur ce que tu dois faire, l’espace te renseigne, le temps, le tempo de toutes ces choses et personnes en présence.
Les réponses ne sont pas à l’intérieur mais autour de toi, chez tes partenaires, dans le texte, dans les mouvements qui jaillissent spontanément comme une réponse juste à une question posée, dans l’espace qui - on ne le dirait pas - bouge, tu traverses l'espace et l'espace te traverse, tu ne le sais pas mais nous le voyons, dans la lumière qui change. Comme une résolution harmonique qui irait de soi.
Tu as fait des exercices de diction, tu connais la langue française, tu as appris ton texte, tu as préparé tes muscles, réveillé ton corps, tu l'a nourris convenablement, ta voix est disponible, tout est disponible….
Maintenant écoute, une écoute flottante mais intense, et laisse ton corps et ta voix répondre
Tu n’as pas besoin d’interagir, c'est un surplus de jeu inutile, une tension qui perturbe l’écoute, la musique qui se met en place et ne demande qu’à s’exprimer, être jouée, dans la délicatesse et avec très, très peu de volonté.
Qu’est-ce que c’est être libre sur un plateau ? Qu’est-ce que la liberté ? Comment être libre ? Comment se mettre en quête de sa liberté ? Comment la cultiver ? Comment l’accroître ? Comment ne jamais la perdre ?
Liberté du corps, du souffle,
Liberté de ton,
Liberté du verbe,
Liberté du cœur
Liberté civile
C’est où la liberté ?
C’est ici et maintenant.
Ce n’est pas pour demain
Ce n’est pas pour jamais
C’est pour toujours une fois que c’est
C'est aussi rester vivant en traversant la rue, c'est aussi pouvoir acheter de quoi manger chaque jour.
Il dépend de toi d’être libre
De prendre la liberté, de la garder
De la donner
De l'écouter
De la cultiver
Bien sûr que la liberté est politique.
Combien de luttes pour les droits des peuples, des femmes, des enfants ?
Tu as remarqué ? On parle des "droits" on ne dit jamais "Liberté" !
Dire liberté c'est trop.
La liberté fait peur.
Beaucoup de douceur, beaucoup d’attention, de prévenance. Beaucoup de sourire, de silence, de temps, de subtilité, d’acquiescement
Parfois aussi cela jaillit d’un coup, et fort
Accepte les aspérités, les harmonies et les dysharmonies
Les rythmes rapides ou lents, déchaînés ou chaotiques qui te traversent, ou traversent tes partenaires.
Tu perçois la mélodie secrète, mystérieuse qui commence à s’écrire
A l’intérieur, à l’extérieur
De l’autre avec toi avec l'autre
Cette alchimie qui permet de monter l’édifice (de la pièce) de tisser les liens (de l’amour)
Tu les regardes sans les juger bon ou mauvais.
Comment veux-tu savoir si tu ne plonges pas ?
Si tu ne laisses pas ton petit contrôleur, ton juge interne qui t’enferme, t’aliène
Il est dans le conforme. Il est dans la mesure, la politesse, les convenances morales.
Le théâtre se moque de la conformité, la conformité le tue, les convenances l'opprime.
L’amour n’a pas de conformité. Il est protéiforme et se moque des convenances.…
18 mars 2015 à 9:00
Ce matin je lis un cour de Carlo Ossola au Collège de France. « A lume spento » : Dante au XX e siècle. Il parle de l'écoute, qui tisse discrètement notre toile. La toile de fond sur laquelle nous pourrons peindre avec toutes nos couleurs :
« Permettez-moi de vous dire, en ce début d’année, que la communauté d’écoute que vous formez ici, librement et mystérieusement, par la réunion de gestes et de choix individuels qui ne s’expriment pas et dont le parcours reste, dans la solitude partagée d’un effort solidaire qui ne sera jamais un “ produit ” visible ; permettez-moi de nous dire que cette communauté dont l’échange se fait dans un exercice de silence, qui n’aura jamais de retour, c’est elle qui assure la réalité de ce lieu essentiel du gratuit dont le nom est poésie.
Jorge Luis Borges [1899-1986], dans l’un de ses Essais (Le Livre, 1979), nous rappelle en se référant à Homère et à Platon, que « la parole poétique a quelque chose d’ailé, de léger ; d’ailé et de sacré », qui tient plutôt de la musique, donc de l’attente et de l’écoute, que du discours, de l’intervention, du « dit ». Le dernier de ses poèmes, « en marge des Conjurés », la veille de sa mort, est le meilleur commentaire de ce silence ailé qui nous réunit, et exprime le vœu que je me permets de prononcer sur ce cours, si plein de responsabilité et d’histoire, que préside Dante :
Tant que cette musique durera
nous serons dignes de l’amour d’Hélène de Troie.
Tant que cette musique durera
nous serons dignes d’avoir trouvé la mort à Arbèles.
Tant que cette musique durera
nous croirons au libre arbitre,cette illusion de chaque instant.
Tant que cette musique durera
nous saurons que le vaisseau d’Ulysse retournera à
Ithaque.
Tant que cette musique durera
nous serons la parole et l’épée.
Tant que cette musique durera
nous serons dignes de l’acajou et du cristal,de la neige et du marbre.
Tant que cette musique durera
nous serons dignes des choses communes qui ne le sont guère aujourd’hui.
Tant que cette musique durera
nous serons la flèche dans l’air.
Tant que cette musique durera
nous croirons en la miséricorde du loup et en la justice des justes.
Tant que cette musique durera
nous mériterons ta grande voix, Walt Whitman.
Tant que cette musique durera
nous mériterons d’avoir vu, du haut d’un sommet,la terre promise.
19 mars 2015 à 17:17
Théâtre et amour ?
Donc théâtre et philosophie
Le théâtre c'est de la phénoménologie en permanence.
Les mouvements sont permanents, à l'intérieur et à l'extérieur.
Tu peux avoir confiance car il se passe toujours quelque chose.
La peur du vide ne devrait même pas t'effleurer sur un plateau.