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mercredi 22 avril 2015

PARADIS

Note d'intention pour le projet


Paradis

il me semblait qu’un nuage nous couvrait brillant épais dense et poli comme un diamant frappé par le soleil à l’intérieur de soi cette perle éternelle nous reçut comme l’eau reçoit un rayon de lumière en restant close 

Philippe Sollers - Paradis 2 p.31 36  


le texte - la musique 


Dire à haute voix restitue aux mots leur dimension physique et musicale, le dire est mouvement. 

Dire avec ses poumons et son diaphragme, avec sa langue et ses lèvres est très différent de lire seulement avec les yeux. Il y a ce passage de l’imprimé à la sonorité où le langage devient un élément constitutif du corps. 

Il y a une qualité érotique à cela. Un retour à l’enfance aussi. Nous sommes touchés par les mots, nous touchons les mots, nous nous rencontrons à travers eux. 


La question est toujours d’être à la bonne distance avec le texte. Ni trop impliqué (émotion, signification, message) ni trop détaché (formel), car alors il y a trop de volonté dans le dire, trop de pensée entre le texte et ceux qui le reçoivent. 

Il s’agit plutôt d’être un passeur traversé par l’écriture. Ce qui est bien une action.


Une immédiateté entre les mots qui se présentent à l'acteur (qui sait par cœur) dans leur organisation particulière, leur prononciation et leur réception.


C’est ce qui est également en jeu dans la musique improvisée, que l’on appelle aussi composition instantanée. Et c’est à ce point de rencontre que nous travaillons. C’est une disponibilité au sensible qui permet, dans cette ouverture, les changements et l’étonnement pour nous au plateau et pour les spectateurs. 


Les mots ne sont pas seulement des mots, ils sont le souffle et l’esprit, peut-être même l’âme de la personne qui les dit grâce à ceux qui les écrivent.


Il faut parler ainsi à votre esprit

Parce qu’il apprend du seul sensible

Ce qu’il rend ensuite digne d’intellect. 

Dante - Paradis, chant IV vers 40 à 42 


mardi 7 avril 2015

SORTIR DU THÉÂTRE

Ce vendredi d’avril je vais chanter à la demande d’un ami pour l’enterrement de son père.


Je n’ai pas connu AT –


Mon ami ne l’a connu que trop peu.


Il y a beaucoup de monde
Je suis habituée à des enterrements assez confidentiels – sauf pour mon père où il y avait aussi beaucoup de monde, (j’ai très bien connu mon père). C’était en 2002. Depuis j’ai perdu ma mère, et sa sœur, ma tante. De moins en moins de monde aux enterrements. De moins en moins de monde autour. De plus en plus de silence.

AT était comédien. Je ne sais pas si ça « joue ».


Certains comédiens sont enterrés dans la plus grande indifférence.


Ici mon ami a très bien fait les choses.
Un enterrement est un spectacle en fait. Comme toutes cérémonies. C'est mieux si c'est réussi. C'est la dernière entrevue. Le dernier souvenir que l'on emporte.


Il y a la chorégraphie des hommes des pompes funèbres. Ce rituel extrêmement précis, protocolaire. Qui met de la distance entre la famille et le cercueil, lui évitant de la peine (physique et matérielle), lui permettant d’être dans le recueillement, le chagrin, les souvenirs, le lien avec la personne défunte et les personnes présentes.


Nous sommes au Père Lachaise, on pourrait être plus mal logé.


Il fait gris, froid, mais il ne pleut pas. Tant mieux car nous sommes dehors dans une des allées. Je regarde les arbres encore nus, les oiseaux qui vont et viennent. J’espère qu’ils m’accompagneront tout à l’heure. Je dois chanter seule.Il y a quelques chaises sur un des côtés, le cercueil est au centre de l’allée. Les personnes sont en arc de cercle à une extrémité et de l’autre un micro une enceinte donne sur le vide, la perspective de l’autre bout de cette allée. Je me tiens en face des chaises contre un poteau sur lequel est indiqué 93ème division. A côte de moi des amis.

Le fils prend la parole : c’est une histoire à trou son père.
Il ne le connaît un peu mieux que depuis 2009, 2010. Son père l’a reconnu (finalement) très tard, à l’adolescence. Mon ami souhaite que tous ceux qui le sentent viennent témoigner, raconter un souvenir, un bout de leur histoire avec cet homme.


J’ouvre la « voie » avec ma voix. J’ai choisi le trio de cosi « Soave il vento » de Mozart, parce que c’est doux sans être mélancolique, parce que c’est une invitation à suivre le vent. Un souhait de bon voyage à ceux qui prennent la mer. Donc….

Au milieu les oiseaux se mettent à chanter plus fort avec moi. J’ai un peu le trac. C’est un exercice difficile, il ne faut pas décevoir ces personnes qui sont déjà assez tristes comme ça, si en plus je les ennuie ou que ma voix est fausse ou moche…. Mais ça se passe plutôt bien compte tenu des circonstances.


Ensuite les témoignages se succèdent :
D’abord la mère de mon ami. Toute petite, toute fragile, elle tremble, parle au micro et nous lit quatre pages brillamment écrites : l’homme, le comédien, l’engagement politique.

Puis : un homme très très ému ;  la belle fille d’AT. Une comédienne aussi, qui va parler sans papier et tenir un «discours » parfait ; un auteur de théâtre, également en impro totale et très bien construite ; la vétérinaire d’AT (qui avait beaucoup de chats) ; j’en oublie sûrement.


Et pour finir mon ami, qui lira six pages je crois. Lui aussi il tremble des pieds à la tête. Son discours est très beau. Rien de trop. Il fallait qu’il fût un peu long car il avait beaucoup de chose à dire à ce père si peu père. Pour ma part et je ne pense pas être la seule, je ne m’ennuie pas une seule minute durant toutes ses paroles, déchirantes, drôles. Un hommage magnifique pour un homme qui n’a pas toujours été sympathique si j’ai bien compris. Mais ce n’est pas l’heure du jugement c’est l’heure du pardon, de l’amour, de la reconnaissance, de l’hommage, de l’accompagnement jusqu’à la terre. C'est beaucoup d'émotion partagée, beaucoup de vie et d'amour.


En conclusion nous chantons, à cinq cette fois Nationale 7 de Trenet. Petite respiration souriante et légère.


Ici la tristesse n’est pas lourde.
Je constate que ce qui participe de cette beauté c'est que durant toute cette cérémonie et ensuite au café où nous nous retrouvons pour un repas, et une projection, les gens se parlent et se regardent vraiment tout le temps. Il n’y a plus de bla-bla, de parlotte creuse, soit on se tait soit on s’adresse vraiment la parole. 


J’aurais passée quatre heures avec ces gens. J’en ressorts le cœur plein.  

lundi 6 avril 2015

INTÉRIEUR - EXTÉRIEUR

Entre deux feux

 

De l’intérieur à l’extérieur

Aller/retour ?

Distance ?

Opposition ? Contradiction ? Antinomie ? Guerre (froide ou chaude) ?


Echanges ?

Impossibilité ?

Parfois.

Dialogue ?

Oui

Permanent. Immanent. Urgent. Vital.



Il me semble que le travail de l’artiste créateur (écrivain, metteur en scène, interprète, peintre…) -  j’appelle créateur celui dont le travail ne peut être reproduit par quiconque, car il en est la source et sa voix est singulière, unique. Tout autre que lui peut écrire sur le même sujet, jouer le même rôle, monter la même pièce, son art et sa manière, sa voie ne sont pas reproductible. Si non cela s’appelle copie, ou plagiat. - Le travail de l’artiste donc, réside entre autre chose à faire émerger une parole, une forme. Il la puise à l’intérieur et la porte vers l’extérieur. Parfois c’est un véritable accouchement. Parfois c’est un jaillissement. Dans un cas comme dans l’autre cela trouve ou non son « public ». Quelquefois cela trouve son public des années après la mort de l’artiste, de son vivant il reste incompris : il est « maudit ». Parfois il y a une adéquation immédiate avec son époque, il rencontre un succès « populaire ». Et puis il y a tous les autres qui restent entre deux. A moitié accueillis, à moitié incompris. Survivre.


Comment cela passe de l’intérieur à l’extérieur ?  Est-ce ce que l’on appelle « le travail » ?


Tu passeras beaucoup de temps à chercher comment faire passer une chose de l’intérieur à l’extérieur. Est-ce ce que l’on appelle une passion ?


Avec différents matériaux tu t’y reprendras à plusieurs fois pour trouver les mots justes, la bonne température de couleur, le cadre adéquat à l’image intérieure que tu veux « communiquer » « partager » (ces mots ne conviennent pas vraiment).


Tu as été touché par une vie ou une idée t’a fracassée le crâne. Tu veux transmettre cela. Et cela doit prendre forme en toi et être visible, audible, lisible à l’extérieur de toi. Car Cela t’occupe entièrement, et tu es malheureux lorsque les autres ne l’entende pas, ne le comprennent pas. Il ne te reste plus qu’à te retrousser les manches.


Il semble qu’il te faille beaucoup de courage, d’obstination, d’amour, de ténacité, car ce n’est pas dès le début que tu seras entendu, accueilli, compris, aimé.


Tu t’expliques avec toi-même, avec la vie, avec les mots, avec les couleurs, les matières. La page ou la toile vierge, la résistance en toi et autour de toi. Et tout cela s’explique en toi.


Comment passer du magma de l’intérieur à la forme (livre, spectacle, tableau)  puis à sa rencontre avec un public ?


Il y a d’abord l’intuition, ou un désir qui te porte, un sujet, une question.


Avec un peu de chance tu vas faire  une « rencontre » :  Un texte, un metteur en scène, ou un acteur, qui te permettront de mettre en forme, en mot, en matière ce Cela qui t’occupe : Nous sommes ce que nous faisons. Il faut bien un vecteur : que ce soit la pierre, l’eau, le feu, l’air, le papier, le théâtre…


Tu vas creuser, t’informer, enquêter, tel un agent secret, il s’agit bien de percer des secrets, des mystères et de les comprendre comme nul autre personne ne les comprends (tu ne comprends pas mieux que les autres mais c’est tout différent) et de les traduire avec ta voix.


Ainsi tu renseignes pour le moins, éclaire, illumine parfois de telle sorte que le monde semble en être différent.


**************


Tu n’attends pas la révélation, tu vas à sa rencontre.


Intérieur/extérieur,Ça joue


N’avoir de cesse d’écouter

De suivre la musique

Sans cesse se réajuster, imperceptibles mouvements intérieurs, puis extérieur.

Une mue secrète

Une mue transparente

Une mue nécessaire

Une mue réciproque : l’intérieur se modifie par l’extérieur, l’extérieur est modifié par l’intérieur.


Une musique intime, subtile, ténue, 

une musique qui entre en composition avec celle du monde, de ceux qui l’écoute, la reçoive, lui réponde parfois.

Quand la musique s’arrêtera…

Etre à la fois mue de l’intérieur et se mouvoir à l’extérieur qu’est-ce que c’est ?


*********


Quand un metteur en scène propose une improvisation, une scène, l’acteur  le plus souvent oubli tout ce qu’il sait, ce qu’il est au fond, dans le silence ;


Il oublie qu’en dehors des indications de jeux tout est possible aussi ;  


Le metteur en scène propose : il n’exclue pas les autres possibilités, il indique une couleur ou une température, ou un tempo, c’est une direction, une orientation dans toute une constellation de possible ;


L’acteur oublie son libre arbitre. Il oublie que si le metteur en scène dit bleu, il a la possibilité de créer son bleu comme il le souhaite. Il se peut même que jaillisse un violet qui sera adéquat.


Il oublie parce qu’il se tend. Il veut bien faire. S’appliquer à. Il oublie d’être là.


Tu cherches à faire voir, à démontrer ?


Tu ne te fais pas confiance, 

tu ne fais pas confiance au regard de l’autre, 

tu penses qu’il ne va pas savoir voir, 

qu’il ne va pas savoir percevoir. 

Tu penses qu’il ne te voit pas.


Alors tu souligne.


Et s’il s’agissait de laisser voir plutôt que de projeter vers l’extérieur

Laisser apparaître demande un espace vacant, un temps infini, disponible. Du silence.


L’intérieur est toujours là. Il compose avec l’extérieur, se compose. Et parfois se décompose.


Souvent recouvert (de bruit, d’agitation, de gesticulation)  il est toujours là.


Souvent pollué (distrait)  il est  toujours là.


Souvent refoulé (tu lui résistes)  il est toujours là.


Rien ne t’est plus fidèle que ton intérieur.


Rien n’est plus fiable


Rien n’est plus incontournable. Rien n’est plus évident mais c’est un secret. Connais-tu ton secret ?


Chercher, désirer faire don de l’intérieur à l’extérieur est une preuve de confiance, de générosité. Le signe d’un amour inconditionnel. 

Rien n’est plus difficile ni fragile que d’ouvrir cette porte, et de la laisser ouverte en grand quoi qu’il arrive.


Laisser voir, donner un bout de l’intérieur à l’extérieur est comme déposer son âme entre les mains de celui qu’on aime. 

[Il paraît que seul Dieu le mérite. 

Mais bon sang c'est qui Dieu ?

Je pensais qu'il était en chacun de nous.]


Pourquoi faire ? …


Mais pourquoi ne pas le faire ?

samedi 21 mars 2015

THEATRE ET PHILOSOPHIE

Dans la cour de la maison, des enfants s’amusent à imiter les adultes. Le philosophe Averroès  les observe pour se distraire, sans jamais soupçonner qu’il a devant lui l’objet de sa quête : le secret de la comédie se trouve sous ses yeux, et il ne le voit pas. 

Nous sommes tous des Averroès – privés de la connaissance de notre ignorance. 
Le philosophe arabe savait au moins qu’il ne savait pas.  Nous, nous croyons connaître.
Il faut donc se défaire des idées reçues. Se lancer dans une entreprise de dé-familiarisation.
S’approcher par le vide. S’expliquer par le mystère 
Laisser à l’inexplicable sa part.
En savoir davantage sur nous par ce qui n’est pas nous.


William Marx. Le tombeau d’Œdipe. Pour une tragédie sans tragique



A suivre 

THEATRE ET AMOUR : LIRE ET VOIR


"L’astronome qui lit une carte d’étoiles disparues ; 

le joueur de cartes qui lit l’expression de son partenaire avant de jouer la carte gagnante ; 

le danseur qui lit les indications du chorégraphe, et le public qui lit les gestes du danseur sur la scène ; 

les parents qui lisent sur le visage du bébé des signes de joie, de peur ou d’étonnement ; 

l’amant qui lit à l’aveuglette le corps aimé, la nuit ; 

le pêcheur hawaïen qui lit les courants en plongeant une main dans l’eau ; 

le fermier qui lit dans le ciel le temps qu’il va faire 

– tous partagent avec le lecteur de livres l’art de déchiffrer et de traduire des signes. 

Dans chaque cas, c’est le lecteur qui lit le sens ; 

c’est le lecteur qui accorde ou reconnaît à un objet, un lieu ou un événement une certaine lisibilité, une signification. 

Tous, nous nous lisons nous-mêmes, et lisons le monde qui nous entoure afin d’apercevoir ce que nous sommes et où nous nous trouvons. 

Nous lisons pour comprendre, ou pour commencer à comprendre. "


Alberto Manguel. Une histoire de la lecture

jeudi 19 mars 2015

AMOUR ET THÉÂTRE

18 mars 2015  à 1:30

Théâtre et Amour : beaucoup de point commun


"ce silence ailé qui nous réunit"



C’est avant tout une expérience physique et spirituelle. Est-ce seulement cela ? C’est un chant/un champ infini.

Peut-être que jouer n'est pas faire mais se défaire et aimer ne serait pas s'attacher mais se libérer 

Dans un mouvement réciproque.

Je ne sais lequel des deux est premier, sans doute est-ce exactement au même moment mais de manière différente que la prise de conscience et de connaissance s’effectue. 

Le corps et l’esprit sont extrêmement plus reliés que nous le croyons. La moindre pensée a une conséquence sur notre corps. La moindre position physique influence nos pensées. Le chaud ou le froid nous font penser différemment. Les éléments, les événements externes et non contrôlables nous influencent, nous modifient parfois très profondément. De même les événements internes agissent en nous et sur l’extérieur. C’est encore mystérieux ? Peut-être pas tant que ça lorsqu’on cherche dans des documents scientifiques notamment, sur le fonctionnement de notre cerveau ou de nos organes, nos cellules…. Mais aussi en lisant comment tel écrivain travaille, ou tel peintre, ou un autre acteur. Et je suis toujours étonné de constater que quelle que soit l'activité, le métier d'une personne (du plus artisanal, au plus administratif en passant par les vocations sacrées) quand elle le fait avec toute son âme, je retrouve les mêmes cheminements, les mêmes questions, la même aspiration qu'avec les plus grands des artistes.… Amour.


Se laisser voir 


Aimer 


Laisse le regard du spectateur ou de ton partenaire (acteur ou amoureux) plonger en toi 

Donne ton regard – totalement - Ouvert. 

Cela fait circuler l’énergie, la vie, mais aussi cela active la beauté, la créativité, la positivité.

Cela donne de l’espace, du contour à toute les choses que tu vas regarder, aux mots que tu vas prononcer, aux gestes que tu vas faire, les plus infimes.

Sur le plateau tu es transparent(e), on voit tout de toi.

On voit ton acceptation, on voit tes refus.


Porosité

Accepte le mouvement, tous les mouvements. 

Tu peux choisir tes mouvements, tu ne peux pas les refuser quand ils se présentent. Mouvements du dedans plus précieux que mouvement du dehors.

Laisse entrer et sortir. 

Ne juges pas, ne présume pas, ne retiens pas, (enfin taches de retenir les pensées qui font diversion, qui t'empêchent d'être là - toi et seulement toi – on ne fuit pas par hasard n’est-ce pas ?) 

Accepte ta vulnérabilité quand tu es vulnérable, laisse-la prendre sa place et te rendre ta vérité, ou te ramener à ta vérité. 

On dit souvent "elle est juste, c’est juste". 

On devrait ajouter, "vrai". c'est 'juste' et c'est 'vrai' on l'oubli, parce qu'au théâtre on est dans le faux-vrai/vrai-faux.

Accepte l’émotion qui arrive, laisse-la prendre toute sa place et repartir pour qu’une autre arrive et reparte. Ne résiste pas. 

Circulation, jeu, jubilation, plaisir, légèreté. Juste et vrai - encore. 

N’ajoute rien à cela, le regard du spectateur vient à toi, ce n’est pas toi qui va à lui.

Permet que les émotions te traversent, et du coup le traversent. 

L'émotion est une onde. Elle est vite entravée ! Empêchée

Tu n’es qu’un vecteur. Magnifique vecteur.


Vie !

Elle affleure, palpite 

Laisse ta vie toucher les autres

Toucher et être touché tour à tour

Donner et recevoir

Cela passe, effleure, inspire, insuffle, caresse et parfois saisit ou frappe (comme on est frappé par une idée juste)

Cela passe

Par le regard des spectateurs, des partenaires, du metteur en scène, 

Par les mots, les sons, l’espace.

Comme l’été sur la plage tu laisses, tu sens, tu sais savourer le vent ou l’eau sur ta peau.

Le soleil qui te chauffe le dos

Laisse-toi faire, ton corps sait comment bouger

Laisse-toi faire, ta voix sait par où elle doit passer

Si tu t’es préparé, durant des années, ou une heure ce matin avant d’arriver

Ou si tu as partagé l’échauffement avec ton équipe, tu es prête à travailler 

A donner et recevoir - Recevoir et donner

Ton esprit est capable de concentration, et d’ouverture pour réagir au moindre signal

Signal de l’extérieur ou de l’intérieur

Ecoute ton corps : il sait

Ecoute celui des autres, ils te renseignent sur ce que tu dois faire, l’espace te renseigne, le temps, le tempo de toutes ces choses et personnes en présence.


Les réponses ne sont pas à l’intérieur mais autour de toi, chez tes partenaires, dans le texte, dans les mouvements qui jaillissent spontanément comme une réponse juste à une question posée, dans l’espace qui - on ne le dirait pas - bouge, tu traverses l'espace et l'espace te traverse, tu ne le sais pas mais nous le voyons, dans la lumière qui change. Comme une résolution harmonique qui irait de soi.

Tu as fait des exercices de diction, tu connais la langue française, tu as appris ton texte, tu as préparé tes muscles, réveillé ton corps, tu l'a nourris convenablement, ta voix est disponible, tout est disponible….

Maintenant écoute, une écoute flottante mais intense, et laisse ton corps et ta voix répondre

Tu n’as pas besoin d’interagir, c'est un surplus de jeu inutile, une tension qui perturbe l’écoute, la musique qui se met en place et ne demande qu’à s’exprimer, être jouée, dans la délicatesse et avec très, très peu de volonté.

Qu’est-ce que c’est être libre sur un plateau ? Qu’est-ce que la liberté ? Comment être libre ? Comment se mettre en quête de sa liberté ? Comment la cultiver ? Comment l’accroître ? Comment ne jamais la perdre ?

Liberté du corps, du souffle,

Liberté de ton, 

Liberté du verbe, 

Liberté du cœur

Liberté civile

C’est où la liberté ?

C’est ici et maintenant. 

Ce n’est pas pour demain 

Ce n’est pas pour jamais

C’est pour toujours une fois que c’est

C'est aussi rester vivant en traversant la rue, c'est aussi pouvoir acheter de quoi manger chaque jour.

Il dépend de toi d’être libre

De prendre la liberté, de la garder

De la donner

De l'écouter 

De la cultiver

Bien sûr que la liberté est politique. 

Combien de luttes pour les droits des peuples, des femmes, des enfants ?

Tu as remarqué ? On parle des "droits" on ne dit jamais "Liberté" !

Dire liberté c'est trop.

La liberté fait peur. 

Beaucoup de douceur, beaucoup d’attention, de prévenance. Beaucoup de sourire, de silence, de temps, de subtilité, d’acquiescement

Parfois aussi cela jaillit d’un coup, et fort

Accepte les aspérités, les harmonies et les dysharmonies

Les rythmes rapides ou lents, déchaînés ou chaotiques qui te traversent, ou traversent tes partenaires.

Tu perçois la mélodie secrète, mystérieuse qui commence à s’écrire 

A l’intérieur, à l’extérieur

De l’autre avec toi avec l'autre

Cette alchimie qui permet de monter l’édifice (de la pièce) de tisser les liens (de l’amour)

Tu les regardes sans les juger bon ou mauvais.

Comment veux-tu savoir si tu ne plonges pas ? 

Si tu ne laisses pas ton petit contrôleur, ton juge interne qui t’enferme, t’aliène

Il est dans le conforme. Il est dans la mesure, la politesse, les convenances morales. 

Le théâtre se moque de la conformité, la conformité le tue, les convenances l'opprime. 

L’amour n’a pas de conformité. Il est protéiforme et se moque des convenances.…


18 mars 2015 à 9:00


Ce matin je lis un cour de Carlo Ossola au Collège de France. « A lume spento » : Dante au XX e siècle. Il parle de l'écoute, qui tisse discrètement notre toile. La toile de fond sur laquelle nous pourrons peindre avec toutes nos couleurs :


« Permettez-moi de vous dire, en ce début d’année, que la communauté d’écoute que vous formez ici, librement et mystérieusement, par la réunion de gestes et de choix individuels qui ne s’expriment pas et dont le parcours reste, dans la solitude partagée d’un effort solidaire qui ne sera jamais un “ produit ” visible ; permettez-moi de nous dire que cette communauté dont l’échange se fait dans un exercice de silence, qui n’aura jamais de retour, c’est elle qui assure la réalité de ce lieu essentiel du gratuit dont le nom est poésie. 

Jorge Luis Borges [1899-1986], dans l’un de ses Essais (Le Livre, 1979), nous rappelle en se référant à Homère et à Platon, que « la parole poétique a quelque chose d’ailé, de léger ; d’ailé et de sacré », qui tient plutôt de la musique, donc de l’attente et de l’écoute, que du discours, de l’intervention, du « dit ». Le dernier de ses poèmes, « en marge des Conjurés », la veille de sa mort, est le meilleur commentaire de ce silence ailé qui nous réunit, et exprime le vœu que je me permets de prononcer sur ce cours, si plein de responsabilité et d’histoire, que préside Dante :


Tant que cette musique durera

nous serons dignes de l’amour d’Hélène de Troie.

Tant que cette musique durera

nous serons dignes d’avoir trouvé la mort à Arbèles.

Tant que cette musique durera

nous croirons au libre arbitre,cette illusion de chaque instant.

Tant que cette musique durera

nous saurons que le vaisseau d’Ulysse retournera à Ithaque.

Tant que cette musique durera

nous serons la parole et l’épée.

Tant que cette musique durera

nous serons dignes de l’acajou et du cristal,de la neige et du marbre.

Tant que cette musique durera

nous serons dignes des choses communes qui ne le sont guère aujourd’hui.

Tant que cette musique durera

nous serons la flèche dans l’air.

Tant que cette musique durera

nous croirons en la miséricorde du loup et en la justice des justes.

Tant que cette musique durera 

nous mériterons ta grande voix, Walt Whitman.

Tant que cette musique durera

nous mériterons d’avoir vu, du haut d’un sommet,la terre promise.




19 mars 2015  à 17:17


Théâtre et amour ?


Donc théâtre et philosophie



Le théâtre c'est de la phénoménologie en permanence.


Les mouvements sont permanents, à l'intérieur et à l'extérieur.


Tu peux avoir confiance car il se passe toujours quelque chose.


La peur du vide ne devrait même pas t'effleurer sur un plateau.