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mardi 7 avril 2015

SORTIR DU THÉÂTRE

Ce vendredi d’avril je vais chanter à la demande d’un ami pour l’enterrement de son père.


Je n’ai pas connu AT –


Mon ami ne l’a connu que trop peu.


Il y a beaucoup de monde
Je suis habituée à des enterrements assez confidentiels – sauf pour mon père où il y avait aussi beaucoup de monde, (j’ai très bien connu mon père). C’était en 2002. Depuis j’ai perdu ma mère, et sa sœur, ma tante. De moins en moins de monde aux enterrements. De moins en moins de monde autour. De plus en plus de silence.

AT était comédien. Je ne sais pas si ça « joue ».


Certains comédiens sont enterrés dans la plus grande indifférence.


Ici mon ami a très bien fait les choses.
Un enterrement est un spectacle en fait. Comme toutes cérémonies. C'est mieux si c'est réussi. C'est la dernière entrevue. Le dernier souvenir que l'on emporte.


Il y a la chorégraphie des hommes des pompes funèbres. Ce rituel extrêmement précis, protocolaire. Qui met de la distance entre la famille et le cercueil, lui évitant de la peine (physique et matérielle), lui permettant d’être dans le recueillement, le chagrin, les souvenirs, le lien avec la personne défunte et les personnes présentes.


Nous sommes au Père Lachaise, on pourrait être plus mal logé.


Il fait gris, froid, mais il ne pleut pas. Tant mieux car nous sommes dehors dans une des allées. Je regarde les arbres encore nus, les oiseaux qui vont et viennent. J’espère qu’ils m’accompagneront tout à l’heure. Je dois chanter seule.Il y a quelques chaises sur un des côtés, le cercueil est au centre de l’allée. Les personnes sont en arc de cercle à une extrémité et de l’autre un micro une enceinte donne sur le vide, la perspective de l’autre bout de cette allée. Je me tiens en face des chaises contre un poteau sur lequel est indiqué 93ème division. A côte de moi des amis.

Le fils prend la parole : c’est une histoire à trou son père.
Il ne le connaît un peu mieux que depuis 2009, 2010. Son père l’a reconnu (finalement) très tard, à l’adolescence. Mon ami souhaite que tous ceux qui le sentent viennent témoigner, raconter un souvenir, un bout de leur histoire avec cet homme.


J’ouvre la « voie » avec ma voix. J’ai choisi le trio de cosi « Soave il vento » de Mozart, parce que c’est doux sans être mélancolique, parce que c’est une invitation à suivre le vent. Un souhait de bon voyage à ceux qui prennent la mer. Donc….

Au milieu les oiseaux se mettent à chanter plus fort avec moi. J’ai un peu le trac. C’est un exercice difficile, il ne faut pas décevoir ces personnes qui sont déjà assez tristes comme ça, si en plus je les ennuie ou que ma voix est fausse ou moche…. Mais ça se passe plutôt bien compte tenu des circonstances.


Ensuite les témoignages se succèdent :
D’abord la mère de mon ami. Toute petite, toute fragile, elle tremble, parle au micro et nous lit quatre pages brillamment écrites : l’homme, le comédien, l’engagement politique.

Puis : un homme très très ému ;  la belle fille d’AT. Une comédienne aussi, qui va parler sans papier et tenir un «discours » parfait ; un auteur de théâtre, également en impro totale et très bien construite ; la vétérinaire d’AT (qui avait beaucoup de chats) ; j’en oublie sûrement.


Et pour finir mon ami, qui lira six pages je crois. Lui aussi il tremble des pieds à la tête. Son discours est très beau. Rien de trop. Il fallait qu’il fût un peu long car il avait beaucoup de chose à dire à ce père si peu père. Pour ma part et je ne pense pas être la seule, je ne m’ennuie pas une seule minute durant toutes ses paroles, déchirantes, drôles. Un hommage magnifique pour un homme qui n’a pas toujours été sympathique si j’ai bien compris. Mais ce n’est pas l’heure du jugement c’est l’heure du pardon, de l’amour, de la reconnaissance, de l’hommage, de l’accompagnement jusqu’à la terre. C'est beaucoup d'émotion partagée, beaucoup de vie et d'amour.


En conclusion nous chantons, à cinq cette fois Nationale 7 de Trenet. Petite respiration souriante et légère.


Ici la tristesse n’est pas lourde.
Je constate que ce qui participe de cette beauté c'est que durant toute cette cérémonie et ensuite au café où nous nous retrouvons pour un repas, et une projection, les gens se parlent et se regardent vraiment tout le temps. Il n’y a plus de bla-bla, de parlotte creuse, soit on se tait soit on s’adresse vraiment la parole. 


J’aurais passée quatre heures avec ces gens. J’en ressorts le cœur plein.