SORTIR DU THÉÂTRE
Ce vendredi d’avril je vais chanter à la demande d’un ami pour
l’enterrement de son père.
Je n’ai pas connu AT –
Mon ami ne l’a connu que trop peu.
Il y a beaucoup de monde
Je suis habituée à des enterrements assez confidentiels – sauf
pour mon père où il y avait aussi beaucoup de monde, (j’ai très bien connu mon
père). C’était en 2002. Depuis j’ai perdu ma mère, et sa sœur, ma tante. De
moins en moins de monde aux enterrements. De moins en moins de monde autour. De
plus en plus de silence.
AT était comédien. Je ne sais pas si ça « joue ».
Certains comédiens sont enterrés dans la plus grande indifférence.
Ici mon ami a très bien fait les choses.
Un enterrement est un spectacle en fait. Comme toutes cérémonies. C'est mieux si c'est réussi. C'est la dernière entrevue. Le dernier souvenir que l'on emporte.
Il y a la chorégraphie des hommes des pompes
funèbres.
Ce rituel extrêmement précis, protocolaire. Qui met de la distance entre la
famille et le cercueil, lui évitant de la peine (physique et matérielle), lui
permettant d’être dans le recueillement, le chagrin, les souvenirs, le lien
avec la personne défunte et les personnes présentes.
Nous sommes au Père Lachaise, on pourrait être plus mal logé.
Il fait gris, froid, mais il ne pleut pas. Tant mieux car nous
sommes dehors dans une des allées. Je regarde les arbres encore nus, les
oiseaux qui vont et viennent. J’espère qu’ils m’accompagneront tout à l’heure.
Je dois chanter seule.Il y a quelques chaises sur un des côtés, le cercueil est au
centre de l’allée. Les personnes sont en arc de cercle à une extrémité et de
l’autre un micro une enceinte donne sur le vide, la perspective de l’autre bout
de cette allée. Je me tiens en face des chaises contre un poteau sur lequel est
indiqué 93ème division. A côte de moi des amis.
Le fils prend la parole : c’est une histoire à trou son
père.
Il ne le connaît un peu mieux que depuis 2009, 2010. Son père
l’a reconnu (finalement) très tard, à l’adolescence. Mon ami souhaite que tous
ceux qui le sentent viennent témoigner, raconter un souvenir, un bout de leur
histoire avec cet homme.
J’ouvre la « voie » avec ma voix. J’ai choisi le
trio de cosi « Soave il vento »
de Mozart, parce que c’est doux sans être mélancolique, parce que c’est une
invitation à suivre le vent. Un souhait de bon voyage à ceux qui prennent la
mer. Donc….
Au milieu les oiseaux se mettent à chanter plus fort avec moi. J’ai un peu le
trac. C’est un exercice difficile, il ne faut pas décevoir ces personnes qui
sont déjà assez tristes comme ça, si en plus je les ennuie ou que ma voix est
fausse ou moche…. Mais ça se passe plutôt bien compte tenu des circonstances.
Ensuite les témoignages se succèdent :
D’abord la mère de mon ami. Toute petite, toute fragile, elle
tremble, parle au micro et nous lit quatre pages brillamment écrites :
l’homme, le comédien, l’engagement politique.
Puis : un homme très très ému ; la belle fille d’AT. Une comédienne aussi, qui
va parler sans papier et tenir un «discours » parfait ; un auteur de
théâtre, également en impro totale et très bien construite ; la
vétérinaire d’AT (qui avait beaucoup de chats) ; j’en oublie sûrement.
Et
pour finir mon ami, qui lira six pages je crois. Lui aussi il tremble des pieds
à la tête. Son discours est très beau. Rien de trop. Il fallait qu’il fût un
peu long car il avait beaucoup de chose à dire à ce père si peu père. Pour ma
part et je ne pense pas être la seule, je ne m’ennuie pas une seule minute
durant toutes ses paroles, déchirantes, drôles. Un hommage magnifique pour un
homme qui n’a pas toujours été sympathique si j’ai bien compris. Mais ce n’est
pas l’heure du jugement c’est l’heure du pardon, de l’amour, de la
reconnaissance, de l’hommage, de l’accompagnement jusqu’à la terre. C'est beaucoup d'émotion partagée, beaucoup de vie et d'amour.
En conclusion nous chantons, à cinq cette fois Nationale 7 de
Trenet. Petite respiration souriante et légère.
Ici la tristesse n’est pas
lourde.
Je constate que ce qui participe de cette beauté c'est que durant toute cette cérémonie et
ensuite au café où nous nous retrouvons pour un repas, et une projection, les
gens se parlent et se regardent vraiment tout le temps.
Il n’y a plus de bla-bla, de parlotte creuse, soit on se tait soit on s’adresse
vraiment la parole.
J’aurais passée quatre heures avec ces gens. J’en ressorts le cœur plein.